« 张氏五娘五谷仓柜,上应天宫,下应地中,荫子益孙,长命富贵 » — peinte à l’encre noire sur la panse d’un vase exhumé, l’inscription donne à la pièce son propre nom : grenier-aux-cinq-grains de Mme Zhang, accordé en haut au palais céleste, en bas à la terre du dessous, qu’il protège enfants et petits-enfants, qu’il leur donne vie longue et richesse. Un nom utilitaire, comptable. Pas de salutation aux esprits abstraits, pas d’invocation mystique : une inscription qui inventorie.
Le pot funéraire chinois ne se laisse pas lire à plat. Sous la couche dévotionnelle attendue — la jarre qui « apaise les âmes » —, il y en a une autre, matérielle, antérieure, plus précise : le pot est un grenier, et le grenier fait partie d’un inventaire. Suivons cet inventaire entre les Han et les Song.
Un domaine, en miniature, sur un couvercle
Sous les Han orientaux, dans les tombes du Jiangnan et du Lingnan, apparaît une jarre composite — un grand vase central, ceint à l’épaule de quatre petites jarres satellites, non communicantes, sous une glaçure brun-fer ou plus tardivement verte. C’est le 五联罐 wǔ lián guàn — la « jarre à cinq compartiments ». Le mot moderne 魂瓶 hún píng — « jarre des âmes » — n’est pas encore là. Mais la fonction est déjà fixée : contenir les grains du défunt. La forme est utilitaire avant d’être emblématique.
Aux IIIᵉ–IVᵉ siècles, sur les fours 越窑 yuè yáo du Zhejiang oriental, puis sur les 婺州窑 wù zhōu yáo, le sommet de la jarre se charge. Les quatre satellites disparaissent ; la coiffe se construit en pavillons étagés, en miradors, en porches d’entrée ; à leur pied, des figurines musicales, des oiseaux, des chiens, des porcs, parfois un cortège funéraire complet. La pièce paradigmatique du royaume de Wu reproduite en tête de fragment résume le geste : un domaine entier — bâtiments, animaux, serviteurs — pris en céramique et posé sur le couvercle.
Cette mécanique, 叶喆民 Yè Zhémín la lit, dans son 中国陶瓷史 Zhōngguó táocí shǐ — l’Histoire de la céramique chinoise, Sanlian, 2011 — au regard des Lǐjì et du Zuǒ zhuàn.
Les 明器 míng qì — « objets pour les esprits », parfois écrits 冥器, « objets du noir » — ne forment pas une sous-catégorie d’offrande mystique. Le Lǐjì les codifie comme matériel funéraire ; le Zuǒ zhuàn ajoute que les seigneurs reçoivent leurs míng qì de la cour royale, comme un cadastre du règne.
Le pot empilé fait pareil à l’échelle du foyer : il transpose au sépulcre la propriété matérielle d’un domaine — son 庄园经济 zhuāng yuán jīng jì, son économie de domaine.
Aux Song, sur les fours 龙泉窑 lóng quán yáo, la coiffe complexe se simplifie. La forme se tend, devient haute et élancée, presque tour. Apparaissent deux variantes documentées : le 多管瓶 duō guǎn píng — « vase à multiples tubes », un corps fuselé surmonté de cinq, six, parfois sept tubes verticaux comptant les grains — et le 皈依瓶 guī yī píng, « vase du retour », inflexion bouddhique tardive. Le Met conserve un exemplaire canonique du premier, daté Song du Nord, haut de 38,7 cm.
À la fin des Song du Sud, les tubes se métamorphosent en effigies : dragon enroulé d’un côté, tigre agrippé de l’autre. C’est le 龙虎瓶 lóng hǔ píng, attesté par exemple sur le Met 18.139.1a, b (Song du Sud, Longquan, H. 25,4 cm).
C’est aussi ici que certaines pièces portent le 墨书 mò shū, l’inscription à l’encre noire citée en ouverture : « cinq-grains-grenier », « palais céleste », « terre du dessous ».
La nomenclature confirme la fonction. Tube = silo ; le silo répété fait le 五谷仓柜 wǔ gǔ cāng guì, le « grenier-aux-cinq-grains ». Et les 黄泉 huáng quán, les « sources jaunes », reçoivent le défunt avec ses provisions comptées.
Compter le mobilier des morts
Le cartel propose souvent « rite mystique de l’au-delà » ; l’objet, lui, dit autre chose. Les lettrés chinois eux-mêmes, dès les Ming, refusent la lecture mystique. 文震亨 Wén Zhènhēng, dans le 长物志 Zhǎng wù zhì (vers 1620), range les anciennes céramiques exhumées — y compris les 尸枕 shī zhěn, les « oreillers de cadavre » — parmi les pièces qu’un connaisseur ne devrait pas employer. Pas par crainte de l’au-delà : par hygiène de catégorie. Ce qui appartient à la tombe ne migre pas vers la table du vivant.
许之衡 Xǔ Zhīhéng, fin Qing, dans son 饮流斋说瓷 Yǐn liú zhāi shuō cí — propos sur la porcelaine, début XXᵉ siècle — constate à son tour la dérive : les vases « du genre Han-Wei » ne sont plus, en son temps, que des modèles à imiter, formes vidées, fonctions oubliées. La requalification est déjà chez eux. Le pot funéraire est un objet domestique d’un autre genre, pas un fragment d’orientalisme.
Le pot reste un grenier — celui d’un domaine que le mort emporte.
Sources
Sources textuelles
- 礼记 Lǐjì (Mémoires sur les rites, compilation Han ancienne, ~Iᵉʳ siècle av. n. è.), section sur les 明器 míng qì ; transmis via 叶喆民 Yè Zhémín, Zhōngguó táocí shǐ, 2011.
- 长物志 Zhǎng wù zhì, 文震亨 Wén Zhènhēng, vers 1620, juan 7 « Ustensiles ». Passage sur les shī zhěn, exclusion d’un connaisseur Ming des céramiques exhumées de la table du vivant.
- 饮流斋说瓷 Yǐn liú zhāi shuō cí, 许之衡 Xǔ Zhīhéng, fin Qing — début République. Passage sur les vases « du genre Han-Wei » comme objets-modèles d’imitation, formes vidées de leur fonction funéraire.
Études
- 中国陶瓷史 : 增订版 Zhōngguó táocí shǐ — zēng dìng bǎn (Histoire de la céramique chinoise — édition augmentée), 叶喆民 Yè Zhémín, Pékin, Sanlian, 2011. Lecture des míng qì comme infrastructure matérielle de l’au-delà, transposition à la tombe d’une économie de domaine.
- 中国古陶瓷图典 Zhōngguó gǔ táocí túdiǎn (Atlas illustré de la céramique chinoise ancienne), 冯先铭 Féng Xiānmíng (dir.), Pékin, Wenwu chubanshe, 1998. Entrée typologique sur les jarres-greniers et les pots à pavillons étagés du Jiangnan ; provenance de l’inscription mò shū citée en ouverture.
- 古瓷鉴要 Gǔ cí jiàn yào (Repères pour l’expertise des céramiques anciennes), 张东 Zhāng Dōng, Hangzhou, Zhejiang Sheying chubanshe, 2007. Trame d’évolution Han — Trois Royaumes — Six Dynasties, du wǔ lián guàn aux pavillons empilés.
Pièce illustrée
- Shanghai Museum. Pot funéraire céladon, royaume de Wu, IIIᵉ siècle. Photographie : Gary Lee Todd, dédication publique (CC0). Wikimedia Commons. URL : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Three_Kingdoms_Celadon_Hunping_(%22Soul_Jar%22),_Wu_State.jpg
- Shanghai Museum. Jarre funéraire à glaçure brun-fer, dynastie des Han orientaux, IIᵉ siècle. Photographie : Gary Lee Todd, dédication publique (CC0). Wikimedia Commons. URL : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Eastern_Han_Brown-glazed_Hunping_(%22Soul_Jar%22).jpg
- National Museum of China, Pékin. Pot funéraire céladon, dynastie des Jin occidentaux, 265–316. Photographie : Gary Todd, dédication publique (CC0). Wikimedia Commons. URL : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Western_Jin_Celadon_Hunping_(Soul_Jar).jpg
- The Metropolitan Museum of Art, New York. Funerary jar, grès Longquan sous glaçure céladon, dynastie Song du Nord, Xᵉ–XIᵉ siècle. Accession 37.124a, b, Rogers Fund, 1937. Open Access (CC0). URL : https://www.metmuseum.org/art/collection/search/42438
- The Metropolitan Museum of Art, New York. Funerary jar with dragon, porcelaine Longquan sous glaçure céladon, dynastie Song du Sud, XIIᵉ–XIIIᵉ siècle. Accession 18.139.1a, b, Rogers Fund, 1918. Open Access (CC0). URL : https://www.metmuseum.org/art/collection/search/42476
Le mort chinois, comme le vivant, emporte son domaine — un grenier en miniature, un cadastre matériel.
MOSAÏNK · 9 mai 2026