Prenez dans la main un objet de bronze à peine plus haut qu’une tasse. Son couvercle se soulève en une petite montagne : des pics rocheux, percés d’ouvertures étroites, entre lesquels se cachent des bêtes, des arbres, parfois une silhouette. Allumez l’encens dans le corps creux, et la montagne se met à fumer ; la fumée s’échappe par les crêtes et tourne autour des sommets comme une nappe de nuages.
Cet objet porte un nom : 博山炉 bó shān lú, le « brûle-parfum du mont Bo ». On le trouve dans les tombes de la Chine des Han (206 av. J.-C. – 220 apr. J.-C.), objet d’apparat autant que pièce de rituel. Sous son allure d’accessoire de bureau, il cache une carte : la montagne du couvercle a une adresse précise dans la géographie mythique chinoise. La vraie question qu’il pose n’est pas « à quoi sert un brûle-parfum ? », mais : comment fait-on tenir un paysage d’immortalité dans un objet qu’on pose sur une table ?
La montagne-île et sa mer
Quelle adresse ? Les spécialistes lisent cette montagne comme le séjour des immortels, et d’abord comme 蓬莱 Pénglái, l’île fabuleuse que la tradition situe au large de la côte orientale, surgie des flots de la mer de l’Est. Elle ne vient jamais seule : elle forme, avec 方丈 Fāngzhàng et 瀛洲 Yíngzhōu, le trio des monts numineux : séjour d’êtres qui ont vaincu la mort, sol des plantes qui la repoussent. Le couvercle réduit ce grand imaginaire d’immortalité à la taille d’une main.
Certaines pièces figurent la mer elle-même. Un plateau ceint le pied et recueille l’eau, 承盘 chéng pán, de sorte que l’île-montagne paraît émerger des flots. Toutes n’en sont pas pourvues ; mais là où il existe, le plateau ferme la scène : sous le pic, la mer d’où il sort.
Reste la fumée. La lecture savante dominante y voit la brume et les nuages qui enveloppent un sommet — l’encens allumé fait respirer le paysage. Les spécialistes gardent leur prudence, car la portée symbolique exacte nous échappe en partie, mais l’accord se fait sur l’essentiel : la forme et la fonction se rejoignent dans une seule image, celle d’une montagne qui fume.
Cette montagne d’immortels n’est pas le seul monde que les Han aient mis en petit. Le 魂瓶 hún píng, la « jarre des âmes », dresse au sommet d’un vase funéraire des greniers et des pavillons : une demeure pour l’âme du mort, un bien dont on compte les provisions. Les deux se retrouvent dans les tombes, mais ils n’encodent pas le même monde : le brûle-parfum, une montagne d’immortels que la fumée anime ; la jarre, un domaine terrestre à habiter. Deux géographies, deux fonctions d’objet.
Du bronze à la glaçure verte
Au départ, le mont Bo est un objet de bronze. À l’apogée du Han occidental, les fondeurs le coulent, le dorent, l’incrustent d’or et d’argent ; les plus fameux ont été tirés des tombes princières de 满城 Mǎnchéng, au Hebei, et comptent parmi les bronzes les plus fins de leur temps. Le paysage y est ciselé pic par pic, avec ses chasseurs et ses fauves lancés entre les crêtes.
Un exemplaire conservé à Cleveland, que le musée nomme lui-même « Boshan Lu », en montre la forme la plus lisible : la coupe basse, le couvercle serré en pics, les ouvertures ménagées entre les crêtes par où la fumée doit filer.
Puis la matière change. À partir du Han oriental (25–220), la même forme se fait de plus en plus souvent en céramique : en terre cuite à glaçure plombifère verte, 绿釉陶 lǜ yòu táo. Le brûle-parfum-montagne quitte l’atelier du bronzier pour celui du potier. Le déplacement n’a rien d’anecdotique : il fait entrer la cosmographie du mont Bo dans le répertoire de la céramique, où la forme se prolongera bien après les Han, de four en four, jusque sous les Song. C’est par l’argile, plus que par le bronze, que le mont Bo aura duré.
Une géographie qu’on allume
Le mont Bo est une géographie qu’on active. Froid, il n’est qu’une petite sculpture ; mais l’encens posé dans le corps, il devient ce qu’il figure — une montagne d’immortels qui fume, un paysage qu’on allume du bout d’une flamme. S’il tient sur un coin de table, c’est que quelqu’un a jugé qu’un pays d’immortalité pouvait avoir un couvercle, une chambre et un pied. L’idée se lit d’abord dans le bronze ciselé du Han occidental ; elle se reprend, un siècle plus tard, dans la glaçure verte des potiers — et c’est cette seconde vie, celle de l’argile, qui la rapproche de nous.
Sources
Sources textuelles
- 司马迁 (Sīmǎ Qiān), 《史记·封禅书》 (Shǐjì — Fēngshàn shū), 卷二十八 — Han (~Iᵉʳ siècle av. n. è.). Locus classique de la tradition des trois monts numineux 蓬莱 / 方丈 / 瀛洲, situés dans la mer de l’Est ; référent cosmologique du couvercle-montagne. Le corps s’appuie sur la lecture savante moderne, sans citer le texte.
Études
- Susan N. Erickson, « Boshanlu — Mountain Censers of the Western Han Period : A Typological and Iconological Analysis », Archives of Asian Art, vol. 45 (1992), p. 6-28. Étude typologique et iconologique de référence sur les brûle-parfums-montagne du Han occidental.
- Peter Romaskiewicz, A Visual Primer for Chinese Mountain Censers. Lecture iconographique de la montagne du couvercle comme île de Penglai surgie de la mer ; bascule du bronze vers la céramique au Han oriental.
Pièce illustrée
- The Cleveland Museum of Art. Incense Burner (Boshan Lu) (博山爐), bronze, dynastie des Han occidentaux. Accession 1986.46 (pièce composée, avec couvercle-montagne). Open Access (CC0).
- The Metropolitan Museum of Art, New York. Vase à couvercle-montagne, terre cuite à glaçure plombifère verte, dynastie Han (Iᵉʳ–IIᵉ siècle). Accession 13.100.13a,b. Open Access (CC0).
- The Metropolitan Museum of Art, New York. Brûle-parfum en terre cuite, dynastie des Han orientaux (25–220). Accession 65.74.2a,b. Open Access (CC0).
- The Metropolitan Museum of Art, New York. Brûle-parfum en bronze, dynastie des Zhou orientaux – Han (770 av. J.-C. – 220 apr. J.-C.). Accession 1989.363.218a,b. Open Access (CC0).
- The Metropolitan Museum of Art, New York. Jarre en terre cuite à glaçure plombifère verte, dynastie Han. Accession 29.100.160. Open Access (CC0).
Ce couvercle est une carte : la montagne des immortels, réduite à hauteur de table.
MOSAÏNK · 10 juillet 2026