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Techniques & récits

Le bord nu des bols Ding : quand un défaut devient luxe

· 芒口 , máng kǒu

Un détail technique, et l'histoire qui ne tient plus.

Bol Ding, dynastie Song du Nord (Xᵉ–XIIᵉ siècle). Porcelaine à glaçure ivoire, décor incisé de roseaux et d'oies ; lèvre nue cerclée d'un anneau métallique. The Cleveland Museum of Art, n° 1917.383.

Bol Ding, dynastie Song du Nord (Xᵉ–XIIᵉ siècle). Porcelaine à glaçure ivoire, décor incisé de roseaux et d'oies ; lèvre nue cerclée d'un anneau métallique. The Cleveland Museum of Art, n° 1917.383.

Un bol Ding sous les doigts. Porcelaine fine, glaçure ivoire, couleur de bougie tenue à contre-jour, motif gravé presque effacé sous la matière. La pièce a presque mille ans, et sa surface tient sans aspérité. Mais la lèvre — l’arête où la bouche viendrait se poser — est rugueuse, crue, sans glaçure. Un anneau de métal l’enveloppe, le plus souvent en cuivre, parfois en argent. À une lecture rapide, le geste est lisible : quelqu’un, à un moment de la vie de l’objet, a couvert un défaut.

Nous voudrions, dans ces pages, regarder cette lecture une fois de plus. Elle n’est pas fausse — la lèvre nue est une gêne. Mais elle inverse, à mieux regarder, l’ordre du temps.

L’économie du four — pourquoi la lèvre reste nue

La décision économique

Le four de 定窑 Dìng yáo est, sous les Song du Nord (960–1127), l’un des plus prestigieux de l’empire. Installé dans le Hebei, à quelques journées de la capitale Kaifeng, il produit en masse une porcelaine fine, ivoire, à glaçure transparente, pour les tables des familles aisées et pour la cour. Ses concurrents — Ru, Jun, Yaozhou — comptent ; mais Ding produit plus, et plus régulièrement.

Au milieu et à la fin de cette période, ses fournées adoptent une méthode nouvelle : le 覆烧叠置法 fù shāo dié zhì fǎ, la cuisson renversée par empilement. Au lieu de poser chaque bol sur sa base, le potier le retourne et le pose, lèvre vers le bas, sur un support en céramique en forme de L — un 支圈 zhī quān. Plusieurs bols, plusieurs supports, empilés ensemble dans le four : la fournée, qui contenait avant peut-être quinze ou vingt pièces, en contient désormais le double, parfois plus. Le rendement double, les coûts baissent. La méthode n’est pas locale longtemps. Elle gagne, en quelques décennies, l’ensemble des grands centres de production.

La contrainte chimique

Mais cette cuisson n’est pas qu’une décision de gestion ; c’est une décision contrainte par la matière. Les glaçures fines des bols Ding contiennent une part importante d’oxyde d’aluminium — l’Al₂O₃ — qui leur donne une réfractivité élevée et une dureté à la cuisson rares. À la température où Ding cuit ses pièces, la glaçure se ramollit, devient collante. Si la lèvre du bol est glaçurée et qu’elle repose sur un support, la pièce et le support se collent à la cuisson ; la pièce sort cassée, ou inutilisable.

Pour résister à la dureté de la pâte, les anneaux de support doivent eux-mêmes être faits d’une argile très réfractaire. Et pour empêcher la pièce de coller à son support, il faut retirer la glaçure de la lèvre. Le 芒口 máng kǒu — la lèvre nue — n’est donc pas une distraction du potier ni un choix esthétique : c’est un effet physique direct du dispositif. L’innovation Ding tient précisément à ce que supports et pièces, malgré des compositions différentes, rétrécissent à la même vitesse au refroidissement, sans déformer la pièce.

La diffusion — Jingdezhen

La méthode ne reste pas à Ding. À la fin du Song du Nord, le four de 湖田窑 Hútiányáo, à Jingdezhen, l’adopte sous une forme intermédiaire — une cuisson renversée par coupe-tampon — qui permet de cuire une dizaine de pièces dans un seul contenant. Au milieu et à la fin du Song du Sud, sous la double pression de l’épuisement local de la pierre à porcelaine et d’une fiscalité plus lourde, Hutian passe à la version intégrale du dispositif et multiplie par plus de quatre la densité verticale de chargement dans le four. Ce n’est pas un raffinement esthétique — c’est une réponse à une crise d’approvisionnement. La cuisson renversée a, à ce moment-là, sauvé l’industrie.

Le cercle de métal

Sur les bols Ding destinés aux familles aisées, la lèvre nue est encerclée de métal — 金银扣 jīn yín kòu, l’« agrafe d’or et d’argent ». La hiérarchie des matériaux, à la lecture des inventaires et des fouilles, est contre-intuitive : le cuivre est de loin le plus courant, l’argent moins, l’or rare. Les pièces les plus précieuses ne sont pas, mécaniquement, celles qui portent la plus prestigieuse des trois montures.

Le métal a, sur ces bols, deux fonctions tressées l’une à l’autre. Il couvre la pâte rugueuse, et donne à la lèvre un fini lisse, une bouche d’usage : la lèvre nue, sans protection, accroche au moindre frottement, pince les lèvres, raye la porcelaine voisine quand on superpose les pièces. Et il signale, par sa nature même, le rang du propriétaire — le métal est lu en même temps qu’il est touché. À une lecture Song, ces deux fonctions ne sont pas hiérarchisables. Elles arrivent ensemble. Le bol est en même temps réparé et étiqueté ; le métal vaut autant pour le confort qu’il assure que pour le rang qu’il proclame.

Ce que nous appelons aujourd’hui « décor » et « fonction » ne se laisse pas, ici, séparer.

Scène de service du thé Song du Sud — un calligraphe assis à droite, deux serviteurs à gauche autour d'une table laquée chargée de bols à thé blancs.
Liu Songnian (劉松年), Le service du thé (攆茶圖 niǎn chá tú), dynastie Song du Sud (XIIᵉ–XIIIᵉ siècle). Encre et couleur sur soie. National Palace Museum, Taipei. Sur la table laquée, des bols à thé en porcelaine blanche de type Ding, accompagnés de leur fouet et de leur soucoupe — témoignage d'un usage qui prolonge la production Nord-Song bien au-delà de Kaifeng.

L’objection — la tombe Shuiqiu

La preuve impériale

Avant de compliquer la lecture, il faut la consolider. Le récit « défaut → métal correctif » trouve un appui d’époque, et un appui imposant : l’écrivain 陆游 Lù Yóu (1125–1210), dans son 老学庵笔记 Lǎo xué ān bǐ jì, rapporte un détail de cour qui résume l’enjeu.

「故都时定器不入禁中,惟用汝器,以定器有芒也」

« Au temps de l’ancienne capitale, les pièces de Ding ne pénétraient pas dans l’enceinte impériale ; on n’utilisait que celles de Ru, parce que les pièces de Ding avaient des lèvres nues. »

Sous les Song du Nord, à Kaifeng, la cour a donc rejeté les pièces de Ding pour leur lèvre nue, et leur a substitué celles de Ru, à glaçure complète. La gêne est réelle. Elle a un coût symbolique avéré dans l’usage le plus haut. Le récit « lèvre nue = défaut à corriger » tient.

L’inversion temporelle

Et puis vient une trouvaille qui inverse l’ordre du temps. À 临安 Línān, dans le Zhejiang, la tombe de la dame 水邱氏 Shuǐqiū shì — datée de la fin de la dynastie Tang, autour du IXᵉ siècle — livre, parmi son mobilier funéraire, des bols Ding cerclés de métal. Avec des lèvres glaçurées. Pas de lèvre nue sur ces pièces. La glaçure descend jusqu’à l’arête, lisse et complète, et pourtant le métal est là, posé sur la lèvre comme sur les exemplaires Song.

La datation est décisive. La cuisson renversée — celle qui crée la lèvre nue — n’est inventée à Ding qu’au milieu et à la fin du Song du Nord, soit vers le XIᵉ–XIIᵉ siècle. La tombe Shuiqiu précède cette innovation de deux siècles. Les ateliers du Hebei produisaient certes déjà des céramiques blanches dans la seconde moitié du IXᵉ siècle — Ding émergeait alors, dans des formes plus proches du four voisin de Xing —, mais aucun de ces ateliers n’avait encore adopté la cuisson renversée qui allait, deux siècles plus tard, créer le problème de la lèvre nue.

Bol en porcelaine à glaçure ivoire reposant sur un pied en disque bi (anneau circulaire à trou central).
Bol Ding de type Xing à pied bi (), Tang tardif / Cinq Dynasties (IXᵉ–Xᵉ siècle). Porcelaine à glaçure ivoire, corps presque blanc. The Cleveland Museum of Art, n° 2020.186. La fiche identifie cette pièce comme « bol Ding de type Xing » : à l'origine, les deux fours partagent une grammaire commune.

Si des bols Ding glaçurés y sont déjà cerclés, c’est que la pratique du cercle de métal n’est pas née pour couvrir la lèvre nue : elle existait avant que la lèvre nue existe.

La lecture linéaire — « la cuisson renversée crée le défaut, le métal le couvre, plus tard le métal devient prestige » — n’inverse pas seulement deux fonctions. Elle inverse deux siècles. Le cercle de métal était d’abord — ou en tout cas, aussi — signalisation, statut, esthétique. La cuisson renversée et la lèvre nue qu’elle a créée auraient rejoint, plus tard, une pratique de monture qui les attendait depuis longtemps.

La littérature savante chinoise garde la prudence sur ce point. 《古瓷鉴要》 Gǔ cí jiàn yào évoque la trouvaille sans clore le dossier ; la question de l’origine du cercle de métal reste ouverte. C’est cette ouverture qui mérite d’être tenue. Tirer une conclusion trop ferme — « le métal a toujours été ornement, jamais réparation » — serait refaire l’erreur inverse, et fermer un dossier que les fouilles n’ont pas encore tranché.

Pourquoi cela compte aujourd’hui

Le récit « le défaut devient luxe » est trop propre. Il flatte notre désir d’une histoire de l’objet où le hasard se rachète en élégance, où la matière fautive trouve son rédempteur. Mais l’évidence, prise au sérieux, complique : le cercle de métal n’a peut-être pas commencé comme réparation. Il était peut-être déjà — pour partie — statut, déjà ornement, et la cuisson renversée n’a fait que rejoindre, deux siècles plus tard, une pratique qui l’attendait.

Lire un objet bien, c’est résister à l’histoire la plus propre quand l’évidence dit autre chose. Aucune sagesse orientale en jeu. Une économie de four, une chimie de glaçure, et un cercle de métal qui faisait déjà sens avant elles.

Sources

Sources textuelles

  • 陆游 (Lù Yóu), 《老学庵笔记》(Lǎo xué ān bǐ jì), Song du Sud (fin XIIᵉ siècle).
  • 张东 (Zhāng Dōng), 《古瓷鉴要》(Gǔ cí jiàn yào), 浙江摄影出版社, année non précisée. Chapitre « 定窑瓷器 ».

Études

  • 李家治 (Lǐ Jiāzhì), 《中国科学技术史 : 陶瓷卷》(Zhōngguó kēxué jìshù shǐ : táocí juàn) — « Histoire des sciences et techniques en Chine, volume céramique », 科学出版社, 1998. Pour la chimie des glaçures Ding et la mécanique du 覆烧.
  • 冯先铭 (Féng Xiānmíng) (dir.), 《中国古陶瓷图典》(Zhōngguó gǔ táocí túdiǎn) — « Dictionnaire illustré de la céramique chinoise ancienne ». Référence générale (cohérence avec #1 meiping).

Pièce illustrée

  • The Cleveland Museum of Art, Bowl, Ding ware, n° 1917.383. Northern Song dynasty (960–1127). CC0 — Public Domain (Cleveland Open Access).

Le cercle de métal précède de deux siècles le défaut qu'il répare.

MOSAÏNK · 28 avril 2026

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