Au centre d’un grand rouleau Ming conservé à Cleveland, un jardin grouille d’enfants — seize au total, lancés dans des courses, des combats simulés, des concerts improvisés. Un seul retient l’œil. Il porte un masque sur le visage, tient un pinceau dans une main, une mesure à riz dans l’autre, et se tient debout, en équilibre, sur une table basse. Il ne joue pas comme ses voisins : il mime. La notice du musée le dit posément — il imite 魁星 kuí xīng, le dieu des examens impériaux. Une fois nommé, le geste change toute la composition. Le tableau ne décrit pas l’enfance ; il dépose, dans le costume d’un enfant, un vœu de réussite officielle. Et ce vœu n’est pas isolé. Chacun des autres enfants en porte un autre, peint à même son attribut.
La règle, et ses preuves
Cette peinture ne montre jamais de filles. Le motif a un nom — 婴戏图 yīng xì tú, « enfants au jeu » — et un nom jumeau, plus arithmétique, 百子图 bǎi zǐ tú, « cent enfants ». L’aveu est lexical : le chiffre cible est masculin. La gloss bilingue ouvre la voie. Le tableau compte, et il compte des fils. Le club est fermé, et il l’est d’avance : la peinture chinoise sait, à côté, montrer des filles, mais comme un autre genre, beaucoup plus rare, et qui ne reçoit pas le même type d’attention. C’est cette autre catégorie, étudiée à part, qui confirme par contraste la règle ici.
À Cleveland, la notice démonte d’elle-même la composition : les seize enfants y mènent « des activités savantes, religieuses, et militaires », soit les trois voies par lesquelles, sous les Ming, on entrait dans la fonction publique impériale. Deux des aînés portent une petite couronne à pompons rouges : c’est 加冠 jiā guān, la coiffe officielle reçue à l’entrée en charge. Le pinceau et la mesure à riz que tient l’enfant masqué disent un autre vœu, celui de la place au concours. Aucun geste n’est laissé au hasard. Chaque accessoire — couronne, pinceau, mesure, cerf-volant, double pièce de monnaie — code une formule prononçable, comme les entrées d’un dictionnaire visuel.
De l’observation au modèle
Le motif n’est pas né en modèle. Au XIIᵉ siècle, 苏汉臣 Sū Hànchén, peintre attitré du palais des empereurs Huizong puis Gaozong, l’instaure dans la peinture de cour Song. Il y pose un regard d’observateur : drapé d’une manche, posture d’une cheville, jouet tenu à deux doigts, mobilier autour — un travail sur deux ou trois figures à la fois, dans la tradition 格物 gé wù, « l’examen attentif des choses », que les lettrés Song revendiquent alors comme méthode. À ses débuts, le motif est l’œuvre d’un regard individuel.
Un siècle plus tard, le motif change de mains. Une peinture du Metropolitan, du début Ming, rassemble vingt-deux enfants jouant au cheval de bambou, dévalant un grand toboggan de pierre, lancés dans une ronde tournante ; le nom du peintre, lui, ne tient plus. La notice curatoriale l’écrit sans détour : l’atelier de cour Ming a repris les styles et les sujets de l’académie Song. L’observation est devenue citation. À partir du règne 嘉靖 Jiājìng (1522-1566), les fours de 景德镇 Jǐngdézhèn fabriquent en série bols, plats et jarres ornés de la même composition. Sous Qianlong un siècle plus tard, le 锦地开光 jǐn dì kāi guāng, la « réserve sur fond de brocart », y enferme les enfants dans un cartouche fixe découpé sur la panse d’un vase, comme un module préfabriqué juxtaposé sur la même pièce à des scènes de lettrés en réunion. Le motif s’est détaché du pinceau qui l’avait pensé.
Le vœu accroché au mur
La migration s’achève sur une broderie. Au XIXᵉ siècle, une tenture de soie polychrome conservée au Metropolitan déploie deux cent cinquante enfants — luttes, cache-cache, chasse aux papillons, jeu de balle — et la notice du musée précise sa fonction : ce type de pièce, accroché au mur, décorait les chambres nuptiales. Le vœu de descendance a quitté le rouleau de cour, traversé la jarre et le plat, pour finir tendu au-dessus du lit. Plus aucune trace, là, du regard individuel d’un peintre Song ; il ne reste qu’une liste, brodée fil à fil. Le tableau d’enfants n’avait jamais été un tableau d’enfants.
Sources
Sources textuelles
- Notice curatoriale, The Cleveland Museum of Art — Children at Play (1915.110, attribué à Xia Kui 夏葵, daté 1508). Démontage des trois catégories d’activités (« scholarly, religious, and military ») ; identification de l’enfant masqué imitant Kuixing ; couronnes à pompons rouges relevées comme 加冠. Statut primaire d’attribution.
- Notices curatoriales, The Metropolitan Museum of Art — Children playing in the palace garden (1987.150, début Ming) ; Vase with children at play and scholars in gathering (17.120.189, Qianlong) ; Hanging with children at play (30.75.33, XIXᵉ siècle). Identification du retour académique au début Ming, du dispositif 锦地开光 Qianlong, et de la fonction nuptiale de la tenture brodée.
Études
- Ann Barrott Wicks (éd.), Children in Chinese Art, University of Hawai’i Press, 2002. Étude collective de référence sur l’iconographie de l’enfance dans la peinture chinoise ; la règle « motif sans filles » y est documentée.
- Picturing Parental Love for Girls in Song China, Journal of Chinese History (Cambridge), 2023. Type rare et marginal de peinture de filles sous les Song ; argument inverse qui confirme par contraste la règle du motif yingxitu.
Pièce illustrée
- The Cleveland Museum of Art. Children at Play (嬰戲圖), attribué à Xia Kui 夏葵, daté 1508, dynastie Ming. Rouleau accroché, encre et couleurs sur soie. Accession 1915.110. Open Access (CC0).
- The Metropolitan Museum of Art, New York. Children playing in the palace garden (嬰戯圖), peintre anonyme, début Ming (fin XIVᵉ – XVᵉ siècle). Rouleau accroché, encre et couleurs sur soie. Accession 1987.150. Open Access (CC0).
- The Metropolitan Museum of Art, New York. Grand bol à enfants au jardin, marque et ère 嘉靖 (1522-1566), Ming. Porcelaine de Jingdezhen, bleu de cobalt sous couverte. Accession 2001.738. Open Access (CC0).
- The Metropolitan Museum of Art, New York. Vase with children at play and scholars in gathering, ère Qianlong (1736-1795), Qing. Porcelaine de Jingdezhen, émaux polychromes sur couverte. Accession 17.120.189. Open Access (CC0).
- The Metropolitan Museum of Art, New York. Hanging with children at play (清 刺繡百子圖), dynastie Qing, XIXᵉ siècle. Broderie de soie et de fil métallique sur satin. Accession 30.75.33. Open Access (CC0).
Ce ne sont pas des enfants qui jouent ; c'est un vœu qui compte ses fils.
MOSAÏNK · 27 juin 2026