La main saisit la porcelaine, la retourne et la pose à l’envers. Au fond paraît un cercle bleu, et dans ce cercle, six caractères. C’est le premier geste des émissions d’expertise comme celui du visiteur pressé : on retourne la pièce, on cherche la marque, on attend d’elle qu’elle livre l’âge de l’objet. De toutes les parties d’un vase, c’est celle qu’on apprend à lire en premier. Le réflexe n’est pas faux — la marque renseigne bel et bien — mais il s’arrête au seuil, et prend pour une simple étiquette ce qui est d’abord un signe.
Car au pied d’une porcelaine, cette inscription porte un nom : le 款识 kuǎn shí, la marque de fond. Elle est elle-même un motif, au même titre que le dragon peint sur la panse ; un signe qui se lit, se code et se déplace de règne en règne. Elle prolonge dans le texte la grammaire que l’image déploie dans le décor.
Le corps de la marque : un vocabulaire et une syntaxe
Comme un mot, une marque possède un vocabulaire et une syntaxe. Le vocabulaire tient en quelques familles. Le 年款 nián kuǎn, marque de règne, inscrit le nom de l’ère et de la dynastie. C’est la plus lue, celle qu’on prend pour une date. Le 堂款 táng kuǎn, marque de résidence, nomme à la place un atelier, un cabinet de lettré ou une famille. Le 图记款 tú jì kuǎn, marque-emblème, va plus loin encore et remplace le texte par une image, logée dans le cercle même où se tiendrait une inscription.
Deux familles complètent le lexique. Le 供养款 gòng yǎng kuǎn, marque votive, accompagne les pièces commandées pour un temple, avec un donateur, une prière et souvent une date précise ; c’est elle qui rend datable l’un des plus fameux vases bleu et blanc connus, dont l’inscription porte l’année 1351. Le 吉语款 jí yǔ kuǎn, formule de bon augure (« paix sous le ciel », « longue vie et richesse »), court surtout sur les porcelaines des fours civils, loin de la commande de cour.
La syntaxe, elle, tient en trois variables qui composent la « phrase » d’une marque. L’écriture vient d’abord. Le 楷书 kǎi shū, le caractère régulier, clair et posé, domine jusqu’au milieu des Qing ; puis le 篆书 zhuàn shū, l’écriture de sceau, plus dense et d’aspect archaïque, prend l’ascendant.
Le cadre vient ensuite, qui enferme les caractères et les date à sa façon. Le 双圈 shuāng quān, le double cercle, s’impose sur les porcelaines de cour : le spécialiste 张东 Zhāng Dōng en relève la norme officielle, six caractères sur deux colonnes cerclés d’un trait double, du milieu des Ming au début des Qing. Le 双方框 shuāng fāng kuàng, le double carré, lui, apparaît dès Chenghua sous les Ming et se maintient sous les Qing.
La couleur vient enfin, et suit la même logique de période. Le lettré 许之衡 Xǔ Zhīhéng, dans ses propos sur la porcelaine, en a tiré une formule restée célèbre : avant Qianlong, le caractère régulier va surtout avec le 青花 qīng huā, le bleu de cobalt sous couverte ; après Qianlong, le sceau va surtout avec le 矾红 fán hóng, le rouge de fer. D’un côté le bleu et le régulier, de l’autre le rouge et le sceau, séparés par un seul règne.
Ces variables ne bougent pas au hasard. La marque de règne des Ming, en caractère régulier bleu, et le sceau rouge des Qing tardifs ne se distinguent pas seulement par le nom qu’ils portent : ils datent l’objet par la manière même dont ils l’écrivent. La marque est un calendrier autant qu’une étiquette.
La marque qui se déplace
À la fin des Qing, la marque de résidence finit par briser le monopole du nom d’ère. Sur les porcelaines de l’impératrice douairière Cixi, deux marques en rouge de fer — 大雅斋 dà yǎ zhāi et 储秀宫 chǔ xiù gōng, du nom de ses appartements — s’inscrivent à l’horizontale, à même le décor floral, comme une signature posée sur le motif plutôt que cachée au revers. La marque a quitté le pied du vase pour en gagner la surface, et avec elle une autorité qui ne se cache plus.
Ce que la silhouette du dragon dit dans l’image, la marque le dit dans le texte. Chaque règne y laisse un trait reconnaissable : le bleu de cobalt et le caractère régulier, ou le rouge de sceau et l’écriture archaïque. Lue comme un motif, la marque rend bien davantage qu’une date ; au pied du vase se lit le règne qui l’a commandée, jusque dans la forme de son écriture.
Sources
Sources textuelles
- 许之衡 (Xǔ Zhīhéng), 饮流斋说瓷 (Yǐn liú zhāi shuō cí), 说款识第六 — fin Qing — début République. La bascule du caractère régulier bleu au sceau rouge ; déconstruction du cadre (cercle / carré) ; distinction des marques officielles et des marques privées.
Études
- 张东 (Zhāng Dōng), 古瓷鉴要 (Gǔ cí jiàn yào), Hangzhou, Zhejiang Sheying chubanshe, 2007 — standardisation par règne du double cercle et du double carré ; marques de résidence de la fin des Qing (储秀宫 / 大雅斋).
- 铁源 (Tiě Yuán, dir.), 江西藏瓷全集·清代(下) (Jiāngxī cáng cí quánjí — Qīngdài, xià), Pékin, Zhaohua chubanshe, 2005 — la marque de résidence comme symbole spatial et lettré (九畹山房).
Pièce illustrée
- The Cleveland Museum of Art. Coupe « Land of Daoist Immortals » (pied : marque de règne 大明宣德年製, double cercle), dynastie Ming, ère Xuande (1426-1435), n° 1962.260. Porcelaine de Jingdezhen, bleu de cobalt sous couverte (青花). CC0 — Open Access.
- The Metropolitan Museum of Art, New York. Coupe (pied : marque de règne 大明成化年製 en caractère régulier, double carré), dynastie Ming, ère Chenghua (1465-1487), n° 1987.85. Porcelaine de Jingdezhen, bleu de cobalt et émaux polychromes. CC0 — Open Access.
- The Metropolitan Museum of Art, New York. Bol (pied : marque de règne en écriture de sceau, rouge de fer, sans cadre), dynastie Qing, ère Jiaqing (1796-1820), n° 79.2.534. Porcelaine de Jingdezhen à émaux sur couverte. CC0 — Open Access.
Du bleu régulier au rouge de sceau, chaque règne a sa façon de signer.
MOSAÏNK · 5 juin 2026